La chronique d’Anne-Cécile Mailfert du 30 juin donne de la mort de Nahel une vision trompeuse, dans le seul but de susciter une émotion supplémentaire. Ce genre de manipulation est inacceptable et peut avoir des conséquences graves.
France Inter vendredi 30 juin 7h20. Comme tous les vendredis Anne-Cécile Mailfert, « Présidente de la Fondation des Femmes » (ainsi la présente Nicolas Demorand) livre sa chronique qui prend la forme d’une lettre. Ce vendredi elle est adressée à Mounia, la mère de Nahel, tué par un policier mardi 27.
Le ton et les propos expriment toute la compassion que nous devons à cette femme qui vient de perdre son enfant. Un tel drame est le pire auquel puisse être confrontée une mère. Après avoir parlé avec émotion de ce deuil impossible, Anne-Cécile Mailfert entreprend de raconter ce que fut la vie de Mounia, qui a élevé seule Nahel, au prix de sacrifices permanents et dans des conditions très difficiles.
Elle insiste alors sur l’éducation que Mounia a entrepris de donner à Nahel. Je cite ses propos :
« Vous êtes tiraillée entre l’envie de le voir s’épanouir et la peur qu’il se fasse trop remarquer. (…) Vous comme les autres mères vous êtes relevée parfois au milieu de la nuit pour aller les chercher (vos enfants) au milieu de la cité. Vous les grondez fort quand ils font des bêtises parce que vous savez que rien ne leur sera jamais pardonné. (…) Ici les enfants n’ont pas le droit d’être des enfants. Il leur faut filer droit et c’est aux mères que revient le sale boulot d’apprendre à leurs enfants à baisser la tête. (…) On leur demande de s’assurer qu’ils ne remettront jamais en cause ni le pouvoir ni sa police ni ses injustices. Les mères sont tiraillées parce qu’elles savent bien que pour protéger leur enfant, pour passer entre les gouttes et les balles elles doivent leur apprendre à ne pas trop exister. (…) Vous n’irez plus jamais dire à un jeune homme de baisser la tête, vous ne jouerez plus le rôle de la mère qui tempère la colère. (…) »
Anne-Cécile Mailfert nous peint donc un Nahel à qui on a appris à faire profil bas et qui a sans doute payé de sa mort une « bêtise » pour laquelle sa mère n’aura pas eu la possibilité de le « gronder fort ».
Ce n’est pas la vérité.
Il avait des antécédents judiciaires et avait été placé en garde à vue quelques jours avant sa mort. Le journal Libération lui-même précise que Nahel a été condamné « pour un refus d’obtempérer, jugé par le juge des enfants en septembre 2022 » et que cette mention « apparaît bien sur son casier judiciaire ».
Rappelons aussi qu’il roulait au volant d’une Mercedes immatriculée en Pologne, que ce matin-là il n’a pas obtempéré aux injonctions répétées des policiers et que malgré leurs menaces explicites il a essayé de prendre la fuite une dernière fois.
Bref, pour le dire pudiquement, et contrairement à ce qu’ont twitté certains, Nahel n’était pas un ange.
Bien évidemment cela ne change rien à la nature du tir mortel ni au drame vécu par sa mère. Qu’il ait commis des infractions ou non, qu’il se soit conduit comme un chauffard ou non, rien ne justifie qu’il ait été tué par ce policier, et rien ne pourra consoler sa mère. Qu’il soit un ange ou un délinquant, cela ne change rien.
Mais alors pourquoi mentir à ce sujet ?
Pourquoi en faire un ange ? Ou pire qu’un ange, un garçon effacé, qui baisse la tête. Pourquoi donner cette image fausse de la réalité ?
Les conséquences de cette manipulation sont assez claires. Le propos d’Anne-Cécile Mailfert suscite une émotion beaucoup plus forte que la description de la simple réalité. En l’écoutant chaque parent peut s’imaginer à la place de Mounia, pleurant un enfant qui aura juste fait la bêtise de lui piquer ses clés de voiture. Cette possibilité de s’identifier aux personnages de ce récit a un impact considérable sur la manière dont nous le percevons.
Je le répète, le drame réellement vécu par Nahel et par sa mère n’est pas différent de celui décrit par cette chronique. Mais la fiction proposée par Anne-Cécile Mailfert ajoute une dimension pathétique qui va émouvoir les auditeurs de manière beaucoup plus forte que la réalité. Or les réactions à ce genre de drame sont le fruit de l’émotion plus que de la raison. C’est le surcroît d’émotion qui transforme la tristesse en colère. Ajouter de l’émotion c’est ajouter de l’huile sur le feu. Anne-Cécile Mailfert mesure-t-elle les conséquences de ses propos quand elle décrit un Nahel imaginaire qui baisse la tête face à une société intrinsèquement injuste ?