Sous un titre qui suggère de la sympathie pour un orchestre israélien agressé en plein concert, un article du Monde exprime en fait des positions clairement anti-israéliennes. Très belle leçon de propagande : la sympathie affichée pour Israël en préambule rend beaucoup plus convaincantes les critiques qui lui sont adressées dans l’article.
Michel Guerrin, rédacteur en chef du Monde, a publié le 14 novembre 2025 (cela date de quelques semaines mais les méthodes de ce journal sont intemporelles) un article intitulé « Jusqu’où va aller cette folie qui consiste à imaginer qu’en effaçant l’Orchestre philharmonique d’Israël, on va résoudre un problème ? »
Le chapeau précise clairement la position de l’auteur :
« Le fait d’être un créateur ou un intellectuel israélien serait devenu un frein à une invitation à l’étranger, regrette dans sa chronique Michel Guerrin. »
Tout cela est très clair et on comprend que cet article va s’insurger contre les perturbations intervenues pendant le concert donné par un orchestre israélien le 6 novembre 2025 à la Philharmonie de Paris. Je m’attends donc à lire qu’il est parfaitement inacceptable d’empêcher un orchestre de jouer de la musique en public pour la seule raison qu’il s’agit d’un orchestre israélien.
Les premières lignes vont dans ce sens, elles évoquent même l’auto-censure vis-à-vis d’artistes israéliens, déjà effective dans certains lieux culturels européens dont les responsables veulent « éviter les emmerdes ».
J’avoue qu’en lisant ces mots compatissants envers les israéliens je me suis demandé si je ne m’étais pas trompé de journal. J’ai vite été rassuré par le paragraphe suivant qui évoque « les critères servant de boussole pour inviter – ou non – des artistes israéliens ou russes ». Nous sommes bien dans les colonnes du Monde, qui fait un amalgame entre la Russie, pays qui a agressé son voisin ukrainien sans aucune raison sérieuse, et Israël, qui a lancé une attaque sur Gaza pour libérer des otages et mettre hors d’état de nuire une organisation terroriste, après les massacres du 7 octobre 2023.
Suivent ensuite des considérations sur le soutien éventuel des artistes israéliens à Nétanyahou. On nous explique ainsi que cet orchestre n’est que très peu subventionné par l’Etat israélien et que parmi les musiciens « aucun n’aurait eu en public de mots en faveur du premier ministre Benyamin Nétanyahou », en ajoutant « Pourtant la formation israélienne a été récemment chahutée à San Francisco, à New York, à Vienne, au Luxembourg ».
Autrement dit, ce qui choque l’auteur de l’article, ce n’est pas que l’on s’attaque à des artistes parce qu’ils sont israéliens, c’est que l’on n’ait pas pris le temps auparavant de vérifier quelles étaient leurs opinions. Et il continue en regrettant que « le simple fait d’être un créateur ou un intellectuel israélien [soit] devenu un frein à l’invitation à l’étranger, alors même que ces derniers constituent le principal vivier des anti-Nétanyahou les plus résolus. »
On s’attendait à lire un article qui défendrait le droit à un orchestre israélien de jouer de la musique, il nous explique en fait qu’il faut avant tout trier les artistes israéliens en fonction de leurs opinions. Il va même plus loin : pour que les musiciens israéliens soient fréquentables il ne leur suffit pas de critiquer officiellement Nétanyahou, il leur faut carrément renier leur pays. Il mentionne en effet qu’après les incidents, « l’orchestre a joué l’hymne israélien en deuxième rappel ». Et il commente ainsi : « Pas très heureux, c’est un euphémisme ».
L’article prétendait défendre des musiciens attaqués parce qu’israéliens, il en arrive à les critiquer parce qu’ils jouent l’hymne israélien. Magnifique retournement, dans lequel auront été entrainés les lecteurs peu vigilants.
Mais le pire est à venir. Il est dans une comparaison indigne et ce paragraphe que je recopie en entier :
« Le boycott culturel d’Israël a évidemment son double en miroir : depuis le 7 octobre 2023, des artistes palestiniens sont beaucoup déprogrammés et victimes d’autocensure de responsables de lieux culturels. Exactement pour les mêmes raisons. Dernier exemple, affligeant, l’annulation d’un colloque sur la Palestine au Collège de France (finalement organisé ailleurs). »
Malheureusement, alors qu’il a cité plusieurs artistes ou universitaires israéliens victimes de censure, l’auteur de l’article ne cite aucun des artistes palestiniens qui pourtant « sont beaucoup déprogrammés ». Aucun. Je n’en suis pas surpris car j’avoue n’avoir pas connaissance d’un artiste palestinien déprogrammé. On a au contraire assisté ces deux dernières années à des prises de position favorables aux Palestiniens qui ont toujours suscité une approbation sonore du public (je ne citerai pour mémoire que l’ouverture du dernier festival de Cannes).
Faute d’artiste palestinien ainsi censuré, l’article mentionne donc (« dernier exemple ») le colloque sur la Palestine que le Collège de France a finalement refusé d’accueillir.
Ce colloque, dont j’ai déjà parlé, était une manifestation non pas artistique ni culturelle, mais politique. Il voulait mettre en avant des opinions très clairement hostiles au sionisme et donc à Israël. Comme l’indiquait la présentation des interventions, on y décrivait le sionisme comme une forme de colonialisme et plus généralement on y peignait l’histoire d’Israël sous un jour outrageusement négatif.
Comparer un tel colloque (attaqué en fonction des opinions exprimées) à un concert de musique (attaqué en fonction de la nationalité des artistes), c’est abject. Et cette abjection, qui est clairement anti-israélienne, vient surprendre le lecteur dans un article qui semblait bien orienté vis-à-vis d’Israël.
Voilà une excellente leçon de propagande. Une attaque contre Israël qui s’annonce comme telle a un certain effet, mais une telle attaque dans un article dont le titre affiche plutôt une sympathie israélienne aura beaucoup plus d’impact. Le lecteur sera bien sûr plus convaincu des critiques anti-israéliennes si elles semblent émaner d’un auteur apparemment objectif, et qui affiche même de la sympathie envers les artistes israéliens (sympathie qui en réalité n’aura tenu que quelques lignes). Ne se croyant pas dans un environnement hostile à Israël, ce lecteur ne relèvera peut-être pas que l’on a renvoyé dos à dos un orchestre philharmonique et un colloque politique très orienté.
En guise de post-scriptum une démonstration par l’absurde.
Les dernières lignes de l’article reviennent sur la question de savoir s’il faut censurer tous les artistes israéliens ou tolérer ceux qui critiquent Nétanyahou. Autrement dit, faut-il ou non trier les artistes israéliens en fonction de leurs opinions ? La réalité étant que chacune des options est inacceptable, l’auteur conclut en énonçant de belles vérités qui en fait se contredisent et disqualifient finalement les deux options.
Voici ces dernières lignes :
« Et qu’on laisse l’artiste parler de son pays en maniant l’ellipse. Il n’a pas à clamer son innocence, prouver sa probité.
Arrêtons de le réduire à sa nationalité comme on a pu le réduire à sa religion, sa couleur de peau, sa sexualité.
Manquerait plus que demain on en fasse un fantassin politique. »
Rapide analyse :
L’artiste n’a pas à prouver sa probité : donc pas de tri en fonction des opinions.
Ne le réduisons pas à sa nationalité : il faut aller plus loin et donc trier en fonction des opinions.
N’en faisons pas un fantassin politique : donc pas de tri.
Les phrases sont séduisantes, on a envie de dire oui à toutes. Mais ce faisant on se contredit. Cela montre simplement qu’il est absurde d’interdire les artistes israéliens : il est absurde de les interdire tous, il est absurde de n’interdire que ceux qui montrent patte blanche.
Quand on se contredit à ce point pour défendre une position, c’est que cette position est intenable.