Les docteurs en médecine sont nombreux à se prononcer en une des journaux sur des sujets qui sortent très largement du champ de leur spécialité. L’aura que leur valent des compétences dans un domaine aujourd’hui crucial donne de la crédibilité à leurs affirmations. Mais cette crédibilité est usurpée et leurs affirmations parfois mal étayées.

Cela fait bientôt deux ans que des épidémiologistes, des virologues, des responsables hospitaliers, interviennent dans la presse au sujet du Covid. Qu’ils soient sollicités pour nous informer sur l’épidémie, sur la maladie, les remèdes ou les vaccins, c’est bien normal. Ils sont également bien placés pour nous parler de la situation de l’hôpital, de l’état du personnel soignant ou du nombre de lits disponibles.

Mais sont-ils légitimes pour prôner telle ou telle décision politique impactant profondément la vie des Français, comme le confinement, le couvre-feu ou la fermeture des écoles ? Je n’en suis pas certain. Pourtant ils ne s’en privent pas. Un exemple parmi d’autres : ce dimanche dans le JDD, William Dab, épidémiologiste et ancien Directeur général de la santé « plaide pour un retour du couvre-feu et un ajournement de la rentrée scolaire ».

Sa « plaidoirie » présente à mon avis deux défauts majeurs.

En premier lieu, William Dab utilise des chiffres qu’il veut impressionnants pour convaincre le lecteur que des décisions lourdes s’imposent. Il mentionne par exemple la perte d’espérance de vie constatée en 2020 par rapport à 2019 (0,7 année pour les hommes, 0,5 pour les femmes). Certes c’est impressionnant. Mais cela prouve-t-il quoi que ce soit concernant ce qu’il propose ? Non. Il cherche simplement à susciter une émotion et à mettre le lecteur en situation d’accepter, ou même de solliciter, des mesures fortes ou douloureuses, pour répondre à la gravité de la situation. Nous sommes plus proches de la manipulation que de la méthode scientifique.

Et nous nous éloignons définitivement de la méthode scientifique en constatant qu’il maîtrise mal certains chiffres cités à l’appui de sa démonstration. Il nous annonce ainsi que « D’après l’Institut Pasteur, un scénario plausible nous place début janvier à 1.000 hospitalisations par jour dont 250 en soins critiques ». Ça fait peur. Mais il faut savoir que le nombre d’hospitalisations par jour, en augmentation depuis plusieurs semaines, a dépassé les 1.000 début décembre pour plafonner actuellement au-delà de 1.200. Pareillement le nombre de placements en soins critiques a dépassé les 250 mi-décembre et se situe depuis quelques jours autour de 275 (tous ces chiffres sont calculés en moyenne hebdomadaire).

Ce qu’il nous annonce comme une catastrophe envisageable est donc déjà une réalité. Ajoutons que le nombre d’hospitalisations s’est maintenu continument au-delà de ce niveau de 1.000 pendant 6 mois, de fin octobre 2020 à début mai 2021. Certes cette situation fut difficile à affronter et elle ne doit pas devenir l’ordinaire de l’hôpital, mais on ne peut pas parler d’un scénario inédit.

Mais le principal reproche que je veux faire à cette plaidoirie est d’un autre ordre. Au risque de paraître pédant je parlerai d’ultracrépidarianisme, mot que je ne suis pas le premier à sortir de la naphtaline. Ce mot vient de la locution latine « Ne sutor ultra crepidam » (« Que le cordonnier ne juge pas plus haut que la sandale »). Selon la légende, Apelle de Cos (peintre proche d’Alexandre le Grand) l’aurait prononcée à l’adresse d’un cordonnier qui, après l’avoir conseillé sur la manière de représenter une sandale, prétendait se prononcer sur d’autres parties de son dessin.

De la même manière et très respectueusement, il conviendrait d’arrêter les docteurs en médecine lorsqu’ils « plaident » pour telle ou telle mesure impactant l’organisation de la société dans son ensemble. Sauf évidemment à ce qu’ils aient étudié la question en profondeur. La lecture de l’article du JDD ne permet pas d’en être certain concernant William Dab. Ainsi les mesures qu’il préconise ont pour objet d’éviter à la France d’être « bloquée » ou au pays de s’effondrer. Mais a-t-il étudié de près l’impact de la fermeture des écoles, avec l’inévitable mobilisation des parents ? N’est-ce pas un élément bloquant ? Quant au couvre-feu, on sait qu’il modifie sérieusement la vie de tous, et l’impact de la concentration des usagers des transports en commun sur des plages horaires très réduites ne va pas dans le bon sens.

Une fois de plus nous avons l’impression qu’un spécialiste se prononce sur un sujet qui n’est pas couvert par son savoir et ses compétences. Et le fait qu’il soit un spécialiste éminent, d’une discipline qui se trouve en première ligne du combat que nous menons, ne doit pas nous empêcher de le faire remarquer.

Reconnaissons que les médecins n’ont pas le monopole du l’utracrépidarianisme. De manière symétrique nous voyons aussi depuis bientôt deux ans de nombreux personnages politiques donner des leçons de médecine sur les plateaux télé. Ce mélange des rôles contribue à semer la confusion, chacun s’autorisant à se montrer affirmatif sur des sujets dont il ignore l’essentiel. Phénomène entretenu par les journalistes, tout heureux de mettre en avant des déclarations frappantes de la part de personnages éminents, sans se soucier de l’adéquation entre la nature de la déclaration et l’expertise de son auteur.

Mais comment s’en étonner au moment où, du footballeur au comique, la simple notoriété sert de légitimité pour se prononcer sur les sujets de société les plus divers.

2 commentaires sur « Docteurs Folamour ? »

    1. Compte tenu que ces propos n’ont probablement pas été tenus, il importe peu qu’ils l’aient été en grec, en latin ou en javanais.
      Merci pour votre commentaire.

      J’aime

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